nom de la page :
Accueil | Articles parus | À propos
![]()
Le vigneron monte à sa vigne...
Où est-tu vigneron ?
![]()
Commentaires sur le marché du vin suisse
auteur : RO publié / révisé le : 30.07.2026
C'est sur les paroles de la fameuse chanson de Carlo Boller et Maurcie Budry que nous entamons cette article, car si le vigneron fut jadis joyeux, il ne l'est plus tant à notre époque. Il ne sa passe un jour sans que l'on entende les lamentations de nos vignerons les plus connus, comme Lionel Dugerdil à Genève, ici à gauche, et que l'
on peut écouter dans le petit reportage que consacre Lémanbleu aux derniers développements sur le
marché. Son collègue vaudois, Alexandre Fischer, à droite, n'est pas en reste et a créé le mouvement "Les raisins de la colère", en paraphrasant Steinbeck et s'en explique dans une interview accorée à Blick en 2025. Mais tous deux sont d'accord sur une chose, il y a trop de vin étranger qui entre en Suisse, ce qui met à mal la viticulture de ce pays.
Leurs doléances, liées à des situations financières dramatiques pour un grand nombres de vignerons, sont parfaitement compréhensible. Il n'en reste pas moins, que les marchés évoluent, et celui du vin ne fait pas exception. Les vignerons, comme les agriculteurs et nombres d'autres indépendants, sont de fervents défenseurs de la libre entreprise... sauf quand ils sont perdants bien évidemment. Il est un peu facile de hurler à la mort aujourd'hui, alors qu'il y a quelques années de nombreuses entreprises du secteur étaient florissantes. Alors allons donc y voir de plus près, et sans boire toute la récolte, essayons de comprendre ce qui s'est passé avec tout ce raisin.
À nos lecteurs encore sobres, nous allons essayer de détailler un peu le paysage vitivinicole, d'hier à aujourd'hui, en commençant par les évolutions les plus récentes :
Diminution des quantités de vin consommées en Suisse, mais aussi en Europe
Comme le montre clairement le graphique ci-dessous, les quantités diminuent partout, probablement pour les mêmes raisons : une baisse de la consommation pour des motifs de santé et des législations plus strictes sur les limites d'alcool au volant. De plus la jeune génération consomme globalement moins d'alcool et préfère les bières et/ou les cocktails. L'offre en bières artisanales et bières sans alcool, s'est d'ailleurs développée de manière exponentielle.
Les tarifs au restaurant peuvent
aussi se révéler intimidants, et pour le prix d'un verre et demi de vin, des cocktails comme l'Apérol Spritz ou le Hugo, proposent 3 à 4 dl de liquide, ce qui permet de tenir toute la durée de l'apéritif. Enfin, compte tenu des marges pratiquées sur le vin en gastronomie — surtout pour les nectars de qualité — il est nettement plus intéressant de boire à la maison, alors que faire un Spritz chez soi se révèle parfois fastidieux.
Évolution complémentaire des importations par rapport à la production locale
Ce problème met en lumière ce que la croissance démographique parvenait jusqu'ici à masquer. Si l'on plonge dans le passé, on constate des phénomènes très particuliers dans l'histoire de la consommation de vin dans notre pays. Un autre graphique illustre ici l'évolution des quantités importées et indigènes : on y remarque une très forte croissance des importations de 1960 à 1980. Cette croissance a été induite par un changement des goûts des consommateurs. À l'époque la production en Suisse était largement basé sur le vin blanc — essentiellement duChasselas en Suisse Romande —, ce qui avait provoqué un forte crise structurelle très similaire en apparence à celle que traverse la profession actuellement. Le Conseil Fédéral avait alors augmenté les quotas de vins rouges en attendant que les vignerons Suisses adaptent leur vignoble. Dès 1980 les chiffres reviennent au ratio historique de 1/3 (indigène) - 2/3 (importé), car la production indigènes n'arrive pas à satisfaire la demande locale. On note ensuite une augmentation des quantités produites en Suisse de 2000 à 2010 et une baisse continue des quantités importées pendant plus de quarante ans.
Des goûts et des couleurs
Une évolution dans la consommation des Helvètes ne peut se faire sans modifier des habitudes fortement ancrées. Comme évoqué précédemment les transitions : du blanc vers le rouge, de la quantité vers la qualité, du petit blanc vers les bulles, et pour finir des vins capiteux vers les dés-alcoolisés, bousculent le marché à chaque fois et les producteurs peinent à s'y adapter. On peut découper les années après-guerre en quatre phases principales :
1950 - 1970 : Productivisme et boom des volumes
Après la Seconde Guerre mondiale, l'introduction de la mécanisation, l'utilisation d'engrais chimiques et la création du cadastre viticole (1953) stimulent la productivité. La Suisse cherche à maximiser ses volumes pour répondre à une forte consommation nationale. Le pays produit alors majoritairement du vin blanc. Ce qui explique la tradition de boire des rouges importés : Bourgognes, Bordeaux et Barolos pour les crus les plus chers et Côtes-du-Rhône, Beaujolais et Barbera pour les vins de table à meilleures prix.
On produisait en Suisse Romande, essentiellement du Chasselas, vendu sous diverses appellations cantonales (Fendant, Dorin, Perlan, etc...), pour le vin rouge en majorité du Gamay et du Pinot-Noir (Dôle, Goron, Salvagnin, etc.)
1980 - 1990 : Les années d'excédent et les records
Cette période enregistre des récoltes historiquement massives (notamment en 1982 et 1983). La surproduction d'un vin blanc (Chasselas) commence à saturer le marché national face à l'émergence de la préférence pour le vin rouge. Les caves romandes débordent, poussant la Confédération et les cantons à introduire des quotas de rendement au mètre carré à la fin des années 1980 pour limiter les volumes.
2000 - 2020 : Régulation et virage qualitatif
Les barrières douanières s'assouplissent au début des années 2000, ouvrant le marché aux vins étrangers. Pour survivre, tous les cantons suisses réduisent drastiquement leurs rendements autorisés. La production se stabilise autour de 90-100 millions de litres, mais la qualité globale fait un bond spectaculaire. Les surfaces de raisins rouges dépassent brièvement ou s'égalisent avec les blancs.
Années 2020 : Instabilité climatique et baisse de la consommation
La production moderne subit de violents chocs climatiques. L'exemple le plus frappant survient en 2024, où la Suisse connaît une récolte historiquement basse de 75 millions de litres (la deuxième plus faible en 50 ans) à cause du gel, de la grêle et du mildiou. En parallèle, le secteur fait face à une crise de sous-consommation mondiale, poussant certains cantons à subventionner l'arrachage de vignes pour adapter l'offre à la baisse de la demande.
Stratégies cantonales différentes mais toujours une volonté de qualité
Genève a fortement diminué ses rendements et opéré une transition vers une augmentations des vins rouges. Vaud continue d'essayer de maîtriser la production de Chasselas tout en se dirigeant vers une plus grande valorisation de ses terroirs. Le Valais diversifie sa production avec des cépages autochtones, de même que certains cépages des Côtes-du-Rhône qui s'y plaisent. Au Tessin, le Merlot a pris ses aises depuis plus de 100 ans et la restructuration du vignoble vers une monoculture qualitative produits des crus très compétitifs sur ce marché. Et le reste de la Suisse se spécialise essentiellement sur le Pinot-Noir (Blauburgunder), des cépages locaux et des cépages résistants.
Les deux graphiques ci-dessous illustrent la situation vers 2011
![]()
![]()
Une analyse plus fine de la situation montre des différences notables au niveau de la consommation de vins rouges et vins blancs. Dans un marché en diminution globale, les vins rouges importés et indigènes suivent à peu près la même tendance, alors qu'au niveau des vins blancs, la diminution des vins indigènes est plus marquée et les blancs étrangers augmentent fortement ces dernières années.
Cette dynamique est essentiellement à mettre sur le compte du facteur « bulles ». Les Italiens avec le Prosecco, comme les Espagnols avec le Cava, ont connu une croissance spectaculaire de leurs ventes au niveau mondial. Affichant des tarifs nettement plus avantageux que le Champagne, ils ont démocratisé la consommation de mousseux à l'apéritif, sans parler du boom des cocktails mixés qui en contiennent.
Dans une moindre mesure, on assiste à une transition du Chasselas vers des cépages internationaux comme le Chardonnay, le Sauvignon Blanc ou le Pinot Grigio. Une mode largement suivie par les jeunes générations, d'autant plus que les tarifs de certains Chasselas se révèlent prohibitifs pour un simple apéritif. Si l'on ne rencontre pas la même tendance destructrice au niveau des rouges, c'est pour une raison économique simple : dès lors qu'il accepte de débourser une somme plus importante, le consommateur choisit volontiers une bouteille indigène, séduit par les immenses progrès qualitatifs réalisés par nos vignobles ces dernières décennies.
En résumé, la stratégie axée sur le haut de gamme a payé — et continuera de payer — pour les vins rouges. En revanche, pour les blancs, les producteurs helvétiques seraient bien inspirés de s'orienter vers des vins et des mousseux plus simples, légers et compétitifs s'ils veulent tailler des croupières à leurs concurrents étrangers. Les règles du jeu n'ont pas fondamentalement changé : ce sont les cartes qui, cette fois, ont été mal distribuées. Il faut désormais faire avec la main que l'on a... jusqu'au prochain tour.
Mais l'on saurait terminer cet article sans parler de la politique de contingentement tarifaire, où comment l'État, à chaque fois qu'il se mêle de ces choses, est incapable de réguler au profit des producteurs sans permettre à des parasites d'en profiter. L'attribution des contingents tarifaires de vin en Suisse est un mécanisme douanier stratégique qui dicte qui a le droit d'importer du vin étranger avec des droits de douane réduits.
Avant 1995, la Suisse protégeait farouchement ses vignerons (qui siégeaient en nombre dans les parlements) : Pour avoir le droit d'importer du vin étranger, un négociant devait prouver qu'il achetait une certaine quantité de vin suisse. Ce principe de couplage a réussi à déséquilibrer le marché, car pour pouvoir importer du rouge, les négociants devaient acheter du blanc, qu'ils revendaient au plus vite avec une marge très basse afin d'obtenir de nouveaux contingents pour du rouge. Phénomène qui a eu tendance à faire baisser le prix de vins blancs suisse et légèrement augmenter celui des rouges étrangers.
Dès 1995, avec l'entrée dans l'OMC, les contingents étaient attribués au fur et à mesure, jusqu'à l'épuisement des contingents, ce qui n'a jamais été le cas, autant dire que le marché était libre. Les prix des blancs indigènes sont remontés et les prix des vins étrangers ont baissé.
Depuis 2026, un nouveau système est introduit avec une attribution selon la prestation indigène, qui prévoit que des parts de contingent ne peuvent être attribuées qu'à des entreprises qui achètent et vinifient du raisin suisse. Ce qui exclut de fait les opérateurs de la grande distribution, qui doivent à nouveau s'adresser à des encaveurs intermédiaires ou produire des vins suisses.
Une nouvelles guerre des encaveurs va probablement avoir lieu, avec des géants comme Schenk à Rolle, parmi les plus grands négociants du monde ou Fenaco, qui a racheté Provins et qui au niveau Suisse est devenu très important. Des maisons de taille moyenne comme Hammel vont avoir plus de problèmes. Mais ce sont surtout les petits producteurs qui vont écoper : incapables de gérer l'importation pour des raisons de taille et de logistique, ils ne pourront pas subventionner leur propre production avec du vin étranger à meilleure marge. Car de surcroît, le vin reste aujourd'hui un produit à forte marge — frôlant les 30 % —, alors que le reste du secteur alimentaire doit se contenter de taux bien plus bas. Cette manne permet aux géants du secteur de financer des actions et des rabais spectaculaires en rayons. Une guerre des prix insoutenable pour les petits vignerons, qui n'ont tout simplement pas les reins assez solides pour s'aligner.
Bien malin celui qui pourrait prédire ce qui va se passer sur ce marché. Mais comme dans de nombreux domaines, ceux qui sauront faire du très haut de gamme et le vendre s'en sortiront assez bien. Les autres devront absolument chercher des niches répondant aux goûts des consommateurs d'aujourd'hui, ou développer des activités annexes permettant de survivre dans des conditions décentes. Une chose est sûre : ceux qui se contentaient de produire sans se réinventer n'ont définitivement aucun avenir, ou alors à des tarifs devenus impossibles à supporter.
Pour ceux qui voudraient aller plus, un excellent dossier très complet de PME sur le sujet, et un autre site RomanduVin propose aussi une belle comparaison historique des crises de 1960 et 1926.
Autres articles intéressants
Article à la une
Présentation du site internet / YouTube
L'Esprit Critique, admirables "créateurs de contenu" qui méritent un coup de chapeau !
Lire la suite →
![]()
Article 1 : Commentaires sur le marché du vin Suisse
![]()
Un rapide condensé de tout ce qui se dit et ne se dit pas sur ce marché actuellement en souffrance.
Lire la suite →
Article 2 : Quels réseaux, quels remèdes ?
Une petite analyse de la
situation avec quelques pistes à creuser pour améliorer la situation.
Lire la suite →Article 3 : Wokisme :
![]()
Les morales se suivent et se ressemblent.
Une analyse critique de ce mouvement par rapport à ce qui l'a précédé
Lire la suite →